JEUDI 31 MARS

18H30 – CONFÉRENCE

« Le siècle rouge : les musiciens soviétiques face au pouvoir »
par Charlotte Ginot-Slacik, musicologue
avec Bruno Mantovani, directeur artistique du festival
Café du Cirque de Monte-Carlo

20H – CONCERT

Chapiteau de Fontvieille

Durée approximative 1h30

23H – AFTER

avec Colin Currie, Bruno Mantovani
et Anna Vinnitskaya
Hôtel Hermitage, Crystal Bar

Sergueï Prokofiev
Quintette en sol mineur, op. 39

Bruno Mantovani
Allegro barbaro, concerto pour percussions et orchestre (création mondiale)

Dmitri Chostakovitch
Concerto pour piano, trompette et orchestre à cordes en do mineur, op. 35

Igor Stravinsky
Jeu de cartes

Alexandre Baty, trompette
Colin Currie, percussions
Anna Vinnitskaya, piano
Nathan Mierdl, violon, Marc Desmons, alto, Yann Dubost, contrebasse, Hélène Devilleneuve, hautbois, Nicolas Baldeyrou, clarinette
Orchestre Philharmonique de Radio France
Mikko Franck, direction musicale
Bruno Mantovani, direction

Voltige et métamorphoses

« Le sujet de ce ballet, dont les personnages sont les principales figures d’un jeu de cartes, s’inspire d’une partie de poker, disputée entre plusieurs adversaires sur le tapis vert d’une salle de jeux, et compliquée à chaque donne par les constantes roueries du perfide et inlassable Joker, qui se croit invincible, grâce à sa faculté de se métamorphoser en n’importe quelle carte. » En 1936, Igor Stravinsky n’en est pas à son premier ballet et il semble avoir pris un malin plaisir à composer Jeu de cartes dont il présente ainsi l’argument de son cru. Le déroulé de l’œuvre est perceptible même en version de concert : en trois donnes successives, annoncées par la même introduction majestueuse, le joker commence par perdre de peu (malgré sa démonstration de force dans une danse grinçante), vient ensuite à bout d’un carré de dames (coupant leurs quatre variations élégantes), avant de tout perdre à l’issue d’une lutte indécise, finalement vaincu par une quinte flush royale !

Grand amateur de poker, Stravinsky conçoit pour l’American Ballet de New York une partition ludique, dans laquelle il se révèle lui-même compositeur-joker capable de métamorphoses : pour figurer les annonces cérémonieuses des croupiers, les cuivres imitent les grandes ouvertures baroques ; pour le défilé du carré de dames, Stravinsky reprend et déforme la marche mécanique de la Huitième Symphonie (Allegretto scherzando) de Ludwig van Beethoven ; et la lutte ultime entre les piques et les cœurs commence sur l’ouverture à peine remaniée du Barbier de Séville de Gioachino Rossini… Mais malgré toutes ces allusions, Stravinsky ne triche jamais : son orchestration colorée, ses rythmes secs et son travail contrapuntique marquent bien l’œuvre de son sceau.

À la même période, Dimitri Chostakovitch se prête aussi au jeu de la citation pour adresser un pied-de-nez au pianiste Lev Oborine, qui s’était montré déçu devant l’absence de cadence dans le Concerto pour piano, trompette et orchestre à cordes. Le compositeur ajoute donc finalement un solo virtuose à son finale… et y insère ironiquement le Rondo « Fureur à propos d’un sou perdu » de Beethoven ! Ce n’est pas le seul détail amusant de ce concerto qui se distingue par son traitement singulier de la trompette, ni véritable égal du piano, ni membre de l’orchestre à cordes. Dans les mouvements extrêmes, celle-ci semble commenter l’action plus qu’elle n’y participe, tantôt par des sonneries sarcastiques, tantôt par des envolées déconnectées de l’ensemble.

Conformément aux doctrines esthétiques alors en vigueur en Union soviétique, la partition (créée en 1933 à Leningrad) est principalement écrite dans un langage néoclassique qui reprend des gestes pianistiques et compositionnels anciens (gammes vives, accompagnement en notes répétées, harmonies claires). Mais la gravité du Lento est bien ancrée dans son époque, rappelant le Concerto en sol de Ravel créé quelques mois plus tôt. Et l’on peut deviner, dans le contrepoint sombre et aride qui émerge par endroits, le style glacial qui sera bientôt la marque de fabrique du compositeur face aux horreurs de son temps…

En 1924 à Paris, Sergueï Prokofiev est quant à lui libre d’expérimenter à sa guise dans son Quintette op. 39 conçu pour une formation inhabituelle (hautbois, clarinette, violon, alto et contrebasse). Fruit d’une commande de Boris Romanov, danseur des Ballets russes de Sergueï Diaghilev, cette partition était initialement destinée à accompagner Trapèze, un spectacle chorégraphique ayant pour thème la vie d’artistes de cirque itinérants.

Contrairement à Jeu de cartes, le Quintette ne s’appuie sur aucun livret. Prokofiev élabore donc un petit ballet de musique « pure », où la seule expressivité des timbres et du discours doit pouvoir évoquer et accompagner les jeux circassiens. Le compositeur accorde un soin tout particulier à la caractérisation individuelle de chaque instrument, ce qu’il poussera encore plus loin plus tard avec Pierre et le Loup : la clarinette, dont les répliques semblent survenir au mauvais moment plus d’une fois (dans le premier mouvement), assume un vrai côté clownesque ; la contrebasse joue de sa pesanteur éléphantesque ; le violon trapéziste se lance dans un numéro de vivacité ponctué de glissades de haut vol… Prokofiev multiplie les tours de passe-passe musicaux pour figurer un spectacle foisonnant malgré l’effectif léger, utilisant plus d’une fois la polytonalité, des métriques changeantes (troisième mouvement) et des modes de jeu originaux (pizzicati, harmoniques, doubles cordes…).

Insuffler un mouvement varié à partir d’un instrumentarium limité : telle est l’intention de Bruno Mantovani dans Allegro barbaro, concerto pour percussions et orchestre dont le titre renvoie à une célèbre miniature pour piano de Béla Bartók. La pièce du compositeur hongrois était une page d’art brut – Mantovani choisit donc de n’attribuer aux percussions que des hauteurs indéterminées, devant un orchestre privé de son expressivité harmonique. Présentée en création mondiale au Printemps des Arts cette année, l’œuvre fait la part belle aux peaux et explore des traitements variés de la matière sonore, adoptant une écriture tour à tour mélodique, obstinée, répétitive… qui rappelle les œuvres de Xenakis, le jazz voire la pop. Les numéros de voltige de Prokofiev et les métamorphoses du joker de Stravinsky ne sont pas loin.

Tristan Labouret

Photo ©Abramowitz