SAMEDI 26 MARS

19H – INAUGURATION DE
L’EXPOSITION SERGEI PARAJANOV

En présence d’Anahit Mikayelyan
du Musée Sergei Parajanov (Erevan, Arménie)
Opéra de Monte-Carlo, Atrium

20H – CONCERT

Opéra de Monte-Carlo, Salle Garnier

Durée approximative 1h20

22H30 – AFTER

avec Gaspard Maeder et Hugo Meder, violonistes
Novotel Monte-Carlo

Programme du concert

Traditionnel ancien, Sahari (Arevagali)
Nerses Shnorhali
Aravot Luso

Komitas Vardapet
Shushiki de Vagharchapat
Yerangui d’Erevan
Manushaki de Vagharchapat

Grigor Narekatsi
Havik (transcription de Komitas Vardapet)

Georges Gurdjieff
Prière
Chant d’un Livre Sacré
Bayaty
Chants et rythmes d’Asie, no 11
Chants et rythmes d’Asie, no 40
Ho Ya
La Grande Prière

Komitas Vardapet
Gutane Hats Em Berum
Hoy Nazan
Garouna
Hov Arek
Unabi de Shushi
Marali de Shushi
Mankakan Nvak XII
Msho shoror

Ensemble Gurdjieff
Levon Eskenian, direction artistique et arrangements

La musique des Arévorti

Figures emblématiques de la culture arménienne, Komitas comme Gurdjieff ont été animés à la même époque par le même désir de communiquer, en Occident, les trésors ensevelis en Orient. On pourrait dire de ces deux musiciens, avec des nuances qui conviennent, ce que le compositeur Avet Tertérian a dit de sa propre identité musicale : temple chrétien, sous lequel rougissent les braises d’un autel païen.

Car pour les deux artistes, la musique n’est pas une discipline abstraite, détachée de ce qui l’entoure : elle est le signifiant d’un autre signifié. Komitas situe la musique dans un ensemble des relations entre l’homme et la nature. Il développe par exemple sa théorie sur la musique comme guérison en partant du qnar, la lyre traditionnelle arménienne à quatre cordes, qu’il rapproche des quatre éléments : comme le poids des éléments s’allège, de la terre jusqu’au feu en passant par l’eau et l’air, de même les cordes de la lyre deviennent de plus en plus « élevées » et aiguës. Komitas reprend les parallèles que faisaient les Anciens entre ces rapports et la constitution de l’Homme, aussi bien physique et spirituelle. Il parle systématiquement des Sages-Musiciens, signifiant par-là que la musique a toujours été un mode de connaissance et bien plus qu’un divertissement.

Après avoir étudié la médecine, la psychologie et la théologie, Gurdjieff crée un groupe appelé « Les chercheurs de vérité ». Il élabore toute une technique pour accéder au sens de l’existence et retrouver la place de l’Homme dans le cosmos. Sa recherche débute dans son Arménie natale pour le conduire à travers le Moyen-Orient jusqu’en Asie centrale, en Inde ou en Afrique du Nord. La musique joue un rôle primordial dans ses enseignements regroupés sous le titre de « Quatrième voie ». Gurdjieff parlera toujours avec émotion des longues soirées de son enfance, passées à écouter son père, aède d’origine grecque, qui récitait de très anciens chants épiques. À travers ses voyages, Gurdjieff recueille plusieurs chants traditionnels arméniens, arabes, kurdes, assyriens, grecs, perses ou caucasiens, qui sont à la base de plus de 300 compositions qu’il nous a léguées. Il récitera sa musique à un disciple, le compositeur russe Thomas de Hartmann qui les notera et groupera.

Controversé ou adulé, Gurdjieff marquera bien des générations d’intellectuels, d’artistes ou de figures de la haute société en Russie, aux États-Unis ou en France. En tant que compositeur, Gurdjieff laissera une grande empreinte sur Keith Jarrett qui enregistrera en 1980 le disque Sacred Hymns exclusivement consacré à la musique de Gurdjieff. Une œuvre dans la sélection de Jarrett, Prayer and despair, figure également dans le programme de ce soir. 

Tout comme Gurdjieff, mais à un degré plus systématique et dans une démarche semblable à celle de Bartók en Roumaine ou Hongrie, Komitas passe à travers toutes les régions arméniennes pour noter d’innombrables chants et danses, arméniens mais aussi kurdes et yézidis. Providentiellement, cette démarche entreprise avant 1915 permettra de préserver la mémoire d’une civilisation musicale exterminée, des pans entiers s’effaçant avec les habitants de certaines régions, totalement vidées de leur population originelle.

Pour cette raison, Komitas est considéré comme le véritable père de la musique contemporaine arménienne. Ethnomusicologue, chanteur (il impressionnera Debussy lors d’un concert à Paris, en juin 1914), prêtre et compositeur, Komitas est formé aussi bien à Berlin qu’à Edjmiatzin, la capitale spirituelle arménienne. Il maîtrise donc aussi bien le vocabulaire de la grande musique occidentale que les arcanes de la musique liturgique arménienne qu’il emmènera à un nouveau degré d’expression. La liturgie actuelle est le fruit de sa profonde réforme qui a permis d’y introduire la polyphonie, à partir de la logique de la pensée musicale arménienne et la construction particulière de ses modes. 

Si la hiérarchie ecclésiastique de Komitas encourage ses initiatives au service de la musique liturgique, elle voit d’un très mauvais œil son effort systématique de récolte des chants traditionnels, y voyant (à juste titre) la survivance des hymnes anciens, les braises scintillantes de l’autel païen enseveli. Ses Six Danses pour piano sont par exemple basées sur ces chants et danses populaires arméniens qui conservent la mémoire des rites anciens. Le compositeur va jusqu’à préciser, à l’intérieur de la partition, les instruments traditionnels qu’il transcrit, ainsi que leurs modes de jeu. C’est par un remarquable travail de retranscription que Levon Eskenian redonne vie à cette musique, la redistribuant aux instruments indiqués par Komitas.

Enfin, le programme du concert comprend un genre particulier de musique traditionnelle, Arévagali (appelé aussi Sahari), ce qui signifie littéralement « pour la venue du soleil ». Il s’agit des hymnes d’adoration solaire confiés au zurna, un instrument traditionnel à anche double, suivis d’un rythme particulier de la danse. Le lien au soleil est constitutif de l’identité arménienne ancienne, les Arméniens s’auto-désignant jadis par le nom d’Arévorti, « fils du soleil ». Les Arévagali étaient jouées dans tout rite ou cérémonie qui comportait l’idée du commencement, comme les mariages, la célébration d’une naissance, la présentation de l’arbre cosmique, et surtout au début des travaux agricoles, notamment pour le rite de l’ouverture du premier sillon.

Michel Petrossian

Photo ©Andranik Sahakyan