VENDREDI 25 MARS

18H30 – RENCONTRE

avec Anahit Mikayelyan du Musée Sergei Parajanov (Erevan, Arménie)
et Michel Petrossian, compositeur
« Folklore arménien et art savant »
animée par Tristan Labouret, musicologue
One Monte-Carlo, Amphithéâtre

20H – CONCERT

One Monte-Carlo, Salle des Arts

Durée approximative 1h

22H30 – AFTER

avec Vardan Mamikonian
Club des Résidents Étrangers de Monaco

Komitas Vardapet
Tsirani Tsar
Keler Tsoler
Antuni
Leh, leh, yaman
Krounk
Shogher Djan

Romanos Melikian
Romance

Eduard Abrahamyan
Akh inch lav en sari vra

Luciano Berio
Folk Songs (extrait)

Robert Schumann
Frauenliebe und Leben, op. 42

Richard Strauss
Allerseelen, op. 10 no 8
Morgen!, op. 27 no 4
Zueignung, op. 10 no 1

Karine Babajanyan, soprano
Vardan Mamikonian, piano

Poèmes de l’amour et de la terre

Personnage atypique, arborant tout à la fois la fonction de prêtre, l’activité d’ethnomusicologue mais aussi de musicien accompli (de l’interprète au compositeur en passant par la direction de chœur), Komitas se définissait lui-même comme un « collectionneur de musique » ayant procédé à une mise en lumière d’un peu plus de 3000 pièces du répertoire arménien. Soucieux de préserver ce patrimoine populaire et de le diffuser, il s’applique tout d’abord à retranscrire les mélodies, les rythmes et les inflexions typiques de ces chants, avant de leur ajouter un accompagnement mêlant harmonies parfois complexes de la musique occidentale et couleurs orientales.

Son approche du folklore arménien s’attache à toujours mettre la voix et le texte au premier plan. Refusant de suivre les carcans d’une rythmique occidentale, Komitas se plie aux accents de la langue arménienne – musique à elle seule par sa rondeur et son chatoiement. Il en résulte une prosodie claire où les émotions du texte, sublimées par la musique, semblent être à vif. Tsirani Tsar (L’Abricotier) et ses accents sur les contretemps, notamment lorsque le narrateur implore son arbre (« enlace ma douleur et ma souffrance »), en est un exemple saisissant.

De ces différentes mélodies se dégage une dramaturgie renforcée par les parties d’accompagnement écrites au piano : l’instrument précède souvent de quelques mesures à peine l’entrée de la voix, introduisant discrètement les premières notes du thème avant de tisser un décor mouvant, tel que dans Leh, leh, Yaman où les couleurs se succèdent sans jamais entraver le chant. Ce dernier se déploie à travers de longues tenues laissant la voix exprimer toutes ses vibrations et ses mélismes tantôt désolés, tantôt jubilatoires. S’ajoute à cela la mise en valeur des intervalles rapprochés, modulations et ornementations qui exacerbent les lamentations du chant de l’émigré (Antuni). 

Plus soutenu par moments, le piano est utilisé dans l’ensemble de ses registres et vient créer une résonance pour le chant, tout en incarnant diverses idées du texte ; ainsi, les motifs rapides et arpégés dans le registre aigu semblent représenter la Grue (Krounk), volatile indifférent qui n’apporte jamais la réponse tant attendue à la ritournelle exprimée par le narrateur : « n’as-tu pas une petite nouvelle de notre pays ? » Scintillement ensuite dans Keler Tsoler, chanson d’amour où le piano suit les inflexions de la voix et ses émotions à la manière d’un cœur qui bat, qui s’emballe à la seule évocation de l’être aimé et qui s’apaise tout aussi subitement.

Komitas, dont Debussy dira qu’il est « l’un des plus grands musiciens de notre époque », réussit la prouesse de rendre accessible à tous ce répertoire, en permettant à tout un chacun – du paysan fredonnant ces airs dans les champs au musicien professionnel – de s’en emparer. Plusieurs compositeurs s’engageront dans la même démarche, à l’instar de ses compatriotes Romanos Melikian et Eduard Abrahamyan

Les Folksongs de Luciano Berio nous ramènent un peu plus en Occident. Dans son cycle, le compositeur propose lui aussi de partir d’une mélodie populaire avant de lui créer un accompagnement reflétant sa propre esthétique au travers de dissonances affirmées et de rythmes saccadés. L’extrait choisi – Loosin Yelav (Lever de lune) a été composé pour la voix de son épouse, la soprano arménienne Cathy Berberian.

Amour, nature, introspection : ces thèmes présents dans les œuvres de Komitas sont emblématiques de son époque au-delà des frontières de l’Arménie, comme le montrent les lieder de Robert Schumann et Richard Strauss qui vont tous deux célébrer leur bien-aimée à travers la musique.

Après une longue bataille avec son (futur) beau-père Friedrich Wieck, Schumann finit par obtenir l’autorisation d’épouser son grand amour Clara en 1840 et se lance à corps perdu dans la mise en musique du cycle de poèmes d’Adelbert von Chamisso, Frauenliebe und -leben (L’Amour et la vie d’une femme). Texte désuet mais dont Schumann tisse une vision personnelle comme il excelle à le faire par le biais de ses harmonies riches et inattendues, permettant de définir un personnage féminin complexe. Dès le premier lied, l’angoisse de la protagoniste est palpable dans ses phrases courtes et hésitantes et vient contraster avec les paroles « Comme en un rêve éveillé, son image plane devant moi ». De façon cyclique, l’air du premier lied est aussi celui qui viendra clore le dernier, comme un destin auquel il est impossible d’échapper.

Strauss, quant à lui, alors âgé de 21 ans à peine, trouve en Dora Wihan une première figure de l’amour lui inspirant sans aucun doute l’écriture de son opus 10. Son traitement des sentiments amoureux et son maniement de l’harmonie dans Zueignung et Alletrseelen démontrent une maturité étonnante. Quelques années plus tard, c’est finalement Pauline de Ahna, soprano, qu’il décidera d’épouser. Il lui offre en guise de cadeau de mariage, sur un texte de John Henry Mackay, Morgen!, un lied hors du temps, ponctué d’harmonies wagnériennes et de longues phrases murmurées qui assurent à ces âmes entremêlées que sur elles « descendra le silence muet du bonheur ».

Coline Infante

Photo ©Komitas Museum-Institute