VENDREDI 18 MARS

18H30 – RENCONTRE

avec Éric Lebrun, organiste
« L’orgue de Johann Sebastian Bach »
animée par Tristan Labouret, musicologue
Église du Sacré-Coeur

20H – CONCERT

Église du Sacré-Coeur

Durée approximative 1h10

Johann Sebastian Bach
Toccata en ut majeur, BWV 566a
Choral « Ein feste Burg ist unser Gott », BWV 720
Fugue en do mineur sur un thème de Giovanni Legrenzi, BWV 574
Concerto pour orgue en la mineur, BWV 593 (d’après Vivaldi)
Prélude et fugue en ut majeur, BWV 547
Choral « Schmücke dich, o liebe Seele », BWV 654
L’Art de la fugue, BWV 1080 (extrait)
Prélude et fugue en mi mineur, BWV 548

Éric Lebrun, orgue

Une vie à l’orgue

L’œuvre de compositeur de Bach est immense. Son œuvre pour orgue ne l’est pas moins, et couvre toute la durée de sa vie, depuis ses premières partitas à l’âge de quinze ans jusqu’aux derniers contrepoints de L’Art de la fugue et aux derniers chœurs de la Messe en si à la veille de sa mort. Elle résume à elle seule les admirations, les influences et l’évolution personnelle du génie du compositeur, en quoi ce programme est passionnant, qui en parcourt les grandes étapes en en présentant les éléments fondamentaux. S’il n’a été organiste professionnel que durant quinze ans, Bach n’a pas cessé de composer pour l’orgue : c’est la prodigieuse aventure d’une vie de création qu’il nous permet de parcourir.

Avec d’abord les premières œuvres d’un jeune homme qui revient de son séjour à Lübeck où il a rencontré et écouté le maître de l’orgue de son temps, Dietrich Buxtehude. La Toccata en ut majeur BWV 566a est bâtie comme le faisaient les maîtres d’Allemagne du Nord qui ont illuminé sa jeunesse, en cinq parties enchaînées, depuis un prélude jusqu’à la péroraison finale.

Le choral « Ein feste Burg » BWV 720 (C’est un fort rempart que notre Dieu) date lui aussi de la jeunesse du musicien, mais il l’accompagnera sa vie durant. Car les luthériens en ont fait une sorte d’hymne de la Réforme. Le poète Heinrich Heine est même allé jusqu’à écrire que ce choral, dont la mélodie est due à Luther en personne, était devenu « la Marseillaise de la Réforme ». La version que Bach en a donnée pour l’orgue est très intéressante, d’abord en ce qu’elle présente plusieurs indications d’interprétation, fait très rare chez le musicien, ensuite en ce que les registres qu’elle mentionne sont précisément ceux que Bach avait fait installer sur le nouvel orgue de Mühlhausen, reconstruit et agrandi sous sa direction.

Les années de jeunesse voient également Bach s’enthousiasmer pour l’art italien qu’il découvre alors. Et voici tout à coup qu’il comprend comment maîtriser son langage, domestiquer les plus folles impulsions d’une imagination incandescente. Une Fugue en ut mineur sur un thème de Legrenzi BWV 574 témoigne de l’admiration que le musicien portait pour l’art ultramontain, qui lui a appris à maîtriser ses idées. Il s’agit d’une double fugue : après les expositions fuguées de chacun des sujets, les deux sujets se combinent en une nouvelle exposition. Et voici que bientôt, le musicien va adopter les formes empruntées à l’art italien, en particulier la sonate et le concerto. On quittera donc le jeune musicien ivre de sa virtuosité intellectuelle et physique avec le célèbre et brillant Concerto en la mineur BWV 593, dont l’original est un concerto pour violon et cordes de Vivaldi, mais que Bach a transformé – on peut dire recréé – en un concerto pour orgue seul, animé d’une folle énergie saltatoire.

La seconde partie du programme débute avec le Prélude et fugue en ut majeur BWV 547. Cette période de la vie du compositeur le voit parachever l’expression de sa pensée musicale dans les grands genres qu’il a cultivés, le prélude, la fugue et le choral, et qu’il porte à un point de perfection inégalé, comme s’il voulait laisser un témoignage, et presque un testament, de sa pensée musicale dans ce qu’elle a de plus abouti. Œuvre puissante, de construction complexe, d’une écriture dense, ce Prélude et fugue est sans doute le tout dernier composé par Bach. On l’appelle parfois « Prélude de Noël », du fait de nombreuses analogies avec des cantates pour cette fête.

Le choral « Schmücke dich, o liebe Seele » BWV 654 (Pare-toi, ma chère âme) fait partie d’un cahier d’ultimes chorals. C’est peut-être le plus émouvant de tous ceux du recueil. Il impressionna profondément Schumann et Mendelssohn, qui l’entendirent à l’orgue de Saint-Thomas de Leipzig au cours d’un concert.

Ayant tant pratiqué l’écriture fuguée, jusqu’à un point d’extrême complexité, Bach a entrepris de brosser à la fin de sa vie un Art de la fugue dans lequel quatorze contrepoints, ou fugues, feraient l’éloge du variable, des métamorphoses d’un unique sujet musical, très simple, comme semblant vouloir en épuiser toute la substance. Le premier de ces contrepoints, déjà, paraît nous introduire dans un monde lumineux, à la fois complexe et serein, détaché des contingences terrestres.

Quant au Prélude et fugue en mi mineur BWV 548, monumental diptyque, il fait partie de l’ultime bouquet de chefs-d’œuvre de la maturité du compositeur. Sorte de concerto, le Prélude frappe par la profusion et la richesse de ses figures musicales. Et la Fugue brise l’inéluctable progression propre à son discours, en suivant la coupe d’une aria italienne. Singulière démarche ! Avec ses 232 mesures, c’est la plus longue des fugues pour orgue de Bach. Son sujet étrange, chromatique, est riche, difficile, très frappant, et va permettre d’opposer des motifs chromatiques à des figures ondulantes. Prodigieuse architecture, par quoi se referme le livre de sa vie.

Gilles Cantagrel

Photo ©Yannick Boschat