JEUDI 24 MARS

18H30 – RENCONTRE

avec Bastien David, compositeur
animée par Tristan Labouret, musicologue
Théâtre des Variétés

20H – CONCERT

Théâtre des Variétés

Durée approximative 1h10 

Komitas Vardapet
Fourteen Pieces on Themes of Armenian Folk Songs, pour orchestre à cordes (transcriptions). Arrangements Sergey Aslamazyan

Bastien David
L’Ombre d’un doute, double concerto pour violoncelles et orchestre à cordes (création mondiale, commande du Printemps des Arts de Monte-Carlo) – Éditions Henry Lemoine

Béla Bartók
Divertimento pour orchestre à cordes, Sz. 113

Marie Ythier et Éric-Maria Couturier, violoncelles
Orchestre national d’Auvergne
Roberto Forés Veses, direction musicale et artistique

Nœuds de cordes

Au fil du temps, les compositeurs ont tiré de nouvelles sonorités de la matière première uniforme de l’orchestre à cordes : après avoir frotté les cordes, ils les ont pincées, effleurées, frappées, arrachées… Des murmures des harmoniques aux frémissements des trémolos, des grincements et glissés aux rythmiques boisées du col legno, de nombreux modes de jeu ont peu à peu intégré le répertoire. Grand amateur de ces techniques, Béla Bartók en a pioché certaines dans le terroir musical d’Europe centrale. Depuis le début du XXe siècle, l’attrait pour ce jeu détourné perdure à travers des créations comme celles de L’Ombre d’un doute de Bastien David. De l’Arménie de Komitas à la France de Bastien David, en passant par la Hongrie de Béla Bartók, un fil se tisse, des nœuds se forment, des cordes s’entrelacent.

Komitas-Sergey Aslamazyan : tapisserie d’Arménie

Compositeur emblématique de l’Arménie, Komitas a puisé l’essentiel de son inspiration dans le répertoire traditionnel de son pays. Des années durant, il a sillonné les campagnes arméniennes et noté rigoureusement danses, musiques festives, chants rituels, mélopées funèbres, etc. Il a relevé ainsi plus de 1200 mélodies populaires – un travail qu’effectuait à la même période Béla Bartók dans différentes contrées européennes.

Dévoué à l’œuvre de Komitas, le violoncelliste et compositeur Sergey Aslamazyan a sélectionné quatorze pièces retranscrites par son compatriote et les a arrangées pour cordes. De courtes dimensions, ces pièces témoignent de la diversité de la culture arménienne : diversité des inflexions mélodiques, des rythmes ou encore des caractères. L’adaptation orchestrale suppose la mise en polyphonie de chants initialement monodiques. Dans la majeure partie des pièces, Sergey Aslamazyan confie les thèmes aux premiers violons puis les enrobe de textures raffinées, tissées d’échos entre pupitres. Parfois, il isole un soliste, souligne une phrase par un jeu d’archet détimbré ou hargneux. Ces quatorze arrangements fusionnent alors les lignes insolites nées de l’oralité et les broderies complexes de la musique écrite.

Béla Bartók : entrelacs d’acier filé

Précurseur de l’ethnomusicologie, Béla Bartók a œuvré à la préservation des folklores de Hongrie et d’Europe centrale, en collectant ce répertoire et en le réinsufflant dans ses compositions. Bien qu’écrit dans un chalet en Suisse, le Divertimento pour orchestre à cordes dégage une saveur populaire. Celle-ci est particulièrement sensible dans les mouvements extrêmes, apparentés par leur rythmique entraînante et la franchise de leurs thèmes. Entre ces deux piliers énergiques et souriants, le Molto adagio opère une angoissante césure : sur une oscillation lugubre des cordes avec sourdine, les premiers violons érigent une déploration aride, façonnée de chromatismes. Un cri stylisé du tutti ouvre la section centrale, avant le retour fantomatique du thème initial. On peut lire dans cette ambiance oppressante une préfiguration de la Seconde Guerre mondiale ; en effet, l’élaboration du Divertimento précède de quelques semaines seulement le début du conflit. L’écriture emprunte par ailleurs au modèle baroque du concerto grosso, dans lequel un groupe de solistes dialogue avec le tutti. L’effectif se limitant aux seules cordes frottées, Béla Bartók doit dissocier ensemble et voix individuelles. Pour cela, il confronte les textures massives de l’orchestre à celles plus ciselées des sections solistes, et combine les timbres singularisés de ces derniers pour en tirer de délicats entrelacs polyphoniques.

Bastien David : ombres mêlées

Près d’un siècle après Komitas et Béla Bartók, Bastien David explore à son tour les sonorités entremêlées des cordes. En 2017, il avait dédié son premier solo au violoncelle, Riff. Le désir était alors né de prolonger cette rencontre intime avec l’instrument, en démultipliant son timbre au sein d’un concerto pour deux violoncelles et orchestre à cordes. L’Ombre d’un doute, commande du Printemps des Arts de Monte-Carlo et de l’Orchestre National d’Auvergne, concrétise ce souhait. Donnée ici en création mondiale, l’œuvre sera interprétée par les violoncellistes Marie Ythier (créatrice de Riff) et Éric-Maria Couturier. Aux sources de la matière sonore, les deux solistes tressent leurs propositions. Complémentarité des incises, miroir des gestes, complicité : les violoncelles se confondent en une sorte de « méta-instrument à huit cordes », chimère acoustique dont émane une ombre, l’orchestre. Les cordes de l’ensemble prolongent le jeu soliste en diffractant les paramètres sonores et en élargissant le spectre vers les graves et les aigus. Par moments, Bastien David éloigne l’ombre de sa source ; à d’autres, il l’en rapproche. Il travaille ainsi l’espace, fausse le rapport au temps et suscite le doute chez l’auditeur : l’ombre s’est dissociée de son incarnation physique et la perception s’en trouve altérée. Dès lors la parole des solistes, mise en lumière par l’intermédiaire orchestral, révèle ses ambiguïtés. Soulevée par le doute d’une ombre déformée, une dramaturgie de l’écoute s’élabore, porteuse de sensations nouvelles.

Louise Boisselier

©Jean-Baptiste Millot