JEUDI 17 MARS

18H30 – RENCONTRE

avec Yan Maresz, compositeur
animée par Tristan Labouret, musicologue
Musée océanographique

20H – CONCERT

Musée océanographique

Durée approximative 1h20 

Jean-Féry Rebel
Les Elémens, Simphonie nouvelle

Jean-Marie Leclair
Sonate à deux violons sans basse, op. 3 no 5
Concerto pour violon et orchestre en do majeur, op. 7 no 3

Pierre Boulez
Anthèmes I pour violon seul

Yan Maresz
Tendances (création mondiale, commande du Printemps des Arts de Monte-Carlo) – Éditions Durand – avec le soutien de la Fondation Francis et Mica Salabert

Les Folies Françoises
Patrick Cohën-Akenine, violon baroque et direction
Hae-Sun Kang, violon moderne

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À l’époque baroque, la musique instrumentale s’autonomise par rapport aux modèles de chant ou de danse préexistants qui la gouvernaient largement jusqu’alors. Une problématique nouvelle surgit alors pour les compositeurs : comment donner du sens, de l’expression, à un matériau sonore brut, désormais détaché de tout support textuel, visuel ou spatial ? Cette question traverse les trois derniers siècles de l’histoire de la musique occidentale : elle fut l’une des préoccupations centrales de Pierre Boulez et se pose encore aux compositeurs d’aujourd’hui. Le programme du concert retrouve sa trace en France, dans les années 1730, alors qu’elle nourrit les controverses entre musiciens et philosophes : la musique instrumentale est-elle capable d’expression, ou n’est-elle qu’un art décoratif de second rang ?

Si la « simphonie nouvelle » des Elémens de Jean-Féry Rebel nous fascine, ce n’est pas seulement en raison des stupéfiantes dissonances du Cahos (sic) qui ouvre la pièce. C’est aussi parce qu’elle met en quelque sorte en scène le geste même du compositeur, désormais organisateur tout-puissant de la matière sonore brute, à l’image du dieu créateur. Du chaos initial, sans harmonie, sans forme rythmique, naissent successivement les quatre éléments, l’eau, le feu, l’air et la terre. Sur la terre solide des cordes vient couler, çà et là, l’eau des flûtes. Le feu protéiforme se développe dans les variations d’une virtuose chaconne. L’air léger des violons et des petites flûtes se peuple d’oiseaux chanteurs. À l’ère baroque, c’est le geste artisanal du compositeur qui, tel le ciseau expert du sculpteur Pygmalion, donne vie aux sons.

Comme Rebel, Jean-Marie Leclair est un éminent violoniste. Ce n’est pas un hasard. Le violon joue un rôle décisif dans le développement d’une musique instrumentale autonome. Encore largement perçu en France, en 1730, comme un instrument d’ensemble, il est capable d’une volubilité, d’un éclat et d’une séduction de timbre dignes des meilleurs chanteurs, qualités que les Italiens utilisent alors depuis longtemps. Formé en Italie, Leclair est l’un de ceux qui convertissent le public français au violon soliste en pratiquant les formes nouvelles de la sonate et du concerto. La Sonate à deux violons sans basse en mi mineur donne une idée de son art consommé de la mélodie et du timbre : la pièce va au-delà d’une aimable conversation entre deux « rossignols ». Elle déploie une vraie dimension poétique, en particulier dans la merveilleuse Gavotta centrale.

On peut être tenté d’écouter Anthèmes I de Boulez comme une manifestation moderne de ce violon intemporellement virtuose et sensuel. Commandée par le concours de violon Yehudi Menuhin en 1991 (une seconde version, Anthèmes II, avec électronique, sera créée par Hae-Sun Kang en 1997), la pièce comporte incontestablement une dimension théâtrale et démonstrative, propre au genre du solo. Boulez parle du « tout petit noyau » de sept notes, tiré d’une autre pièce,  …explosante-fixe… , qui forme la matière de la pièce, et de sa structure, « succession de versets, de paragraphes », rythmée par des tenues en harmoniques. Mais ici, au contraire de l’époque baroque, le travail du créateur sur le matériau est en quelque sorte crypté, indéchiffrable pour l’auditeur. Mieux vaut suivre la piste de la fantaisie, voire de l’humour, expressément voulu par le compositeur dans le geste qui termine la pièce.

Le violon, l’un des instruments au plus fort potentiel « individualiste », est aussi, historiquement, un instrument « social », qui se joue en « bande », comme on dit au XVIIe siècle. Il n’est donc pas surprenant qu’on le retrouve au point de naissance du concerto, genre qui présente toujours une image, non plus du monde physique, mais du monde social, et des rapports entre individu et groupe. Dans le Concerto en do majeur op. 7 no 3 de Leclair, si les deux mouvements extrêmes traduisent plutôt une complicité, ou une continuité, entre solo et tutti, le mouvement central oppose quant à lui, à la manière de Vivaldi, un tutti inflexible à la fantaisie et au lyrisme du solo.

Tendances de Yan Maresz est écrit, à la demande d’Hae-Sun Kang, pour un violon moderne soliste et un orchestre baroque. Le matériau musical n’est plus pensé par le créateur comme une donnée physique brute ; son historicité, son caractère « culturel » sont assumés. Le titre même renvoie à la suite de danses (ten dances = dix danses) typique de l’orchestre baroque. Selon l’auteur, le rapport entre solo et tutti n’est pas ici de l’ordre d’une opposition, mais plutôt d’une « résonance », comme « des objets kaléidoscopiques qui prennent des fragments de la ligne soliste pour en tacheter l’arrière-plan ». Dans Silhouettes (2005), Maresz utilisait l’orchestre à cordes pour former des lignes, des mouvements, dans un geste sensuel de sculpteur qui peut faire écho au geste créateur de Rebel dans ses Elémens.

Fabien Roussel

Photo Les Folies françoises ©Olivier Ravoire