JEUDI 10 MARS

18H30 – CONFÉRENCE

« La messe de Machaut : fin d’une époque,
commencement d’un genre »
par Isabelle Ragnard, musicologue, maîtresse de conférences à Sorbonne-Université Église Saint-

20.00 – Concert d’ouverture

Église Saint Charles

Durée approximative 1h 

Guillaume de Machaut

Ma fin est mon commencement
Messe de Nostre Dame

Ensemble Gilles Binchois

Deux célèbres « anomalies » musicales du XIVe siècle

« Ci commence la messe de Nostre Dame » : cette rubrique, inscrite dans un seul manuscrit, donne le titre moderne à la composition de Guillaume de Machaut la plus célèbre de nos jours. Pourtant, cette œuvre sacrée surgit presque isolée dans l’ample production du poète-musicien qui comprend 142 pièces musicales, de nombreux longs récits narratifs (les « dits ») et des poèmes sans musique. Le chanoine de Reims semble plus se consacrer à la louange des dames qu’aux pieuses prières ! Sa dévotion à la Vierge est pourtant sincère ; en témoignent un hoquet sans paroles et surtout quelques motets en latin fondés sur des antiennes mariales. Comme il est fréquent dans un siècle frappé par l’épidémie de Peste Noire, Guillaume se préoccupe du salut de son âme. Avec son frère Jean, lui aussi chanoine, il lègue une importante somme d’argent afin que soit chantée une messe tous les samedis dans la nef de la cathédrale Notre-Dame de Reims. Cette donation serait-elle reliée à la composition de son chef-d’œuvre sacré ? On peut le supposer mais pas le prouver.

Ce genre musical est une nouveauté de l’ars nova. Si la polyphonie est un moyen fréquent d’embellir la liturgie chrétienne, elle était jusqu’alors réservée à certaines parties de la messe, dites du « propre », dont les paroles sont spécifiques à chaque fête religieuse. Au contraire, les chants dits de « l’ordinaire », communs à toutes les célébrations, étaient interprétés en monodie ou bien en polyphonie improvisée assez frustre. Or au XIVe siècle, l’usage naît de composer des contrepoints savants sur les textes de l’ordinaire. Ce sont d’abord des pièces isolées, parfois regroupées a posteriori en « cycle » rassemblant les six chants nécessaires dans l’ordre de la célébration — Kyrie, Gloria, Credo, Sanctus, Agnus et Ite missa est. Les copistes n’hésitent pas à réunir les œuvres de divers auteurs, sans se soucier d’ailleurs de les nommer. Guillaume de Machaut est donc le premier à concevoir seul une messe polyphonique.

Pour autant, l’unité de la messe de Machaut n’est pas manifeste et laisse percevoir plusieurs phases d’élaboration. L’ensemble polyphonique à quatre voix est destiné à des solistes chevronnés. Deux blocs se distinguent généralement : au sommet triplum et duplum sont soutenus par deux voix dont les tessitures sont presque identiques, tenor et contratenor, constituant une solide fondation. Cependant, les registres sollicités dans chaque voix varient selon les mouvements. De même, les couleurs harmoniques, nées de la modalité, sont disparates : mode de (« mineur ») pour les trois premiers chants et mode de fa (« majeur ») pour les trois derniers. Cette répartition résulte du choix des plains-chants liturgiques, servant de base aux compositions contrapuntiques, que Machaut sélectionne dans les « ordinaires » généralement associés aux fêtes de la Vierge.

Le point de divergence le plus flagrant est d’ordre stylistique. Machaut agit rationnellement. Il traite les textes longs (Gloria et Credo) dans un contrepoint vertical (ou style « conduit ») où les quatre voix énoncent simultanément les paroles. Plusieurs fois, le débit rapide de la déclamation se fige soudain pour attirer l’attention sur certaines expressions (« et in terra pax », « Jesus Christe », « ex maria virgine »). Des pauses, marquées par des cadences et un petit passage vocalisé aux voix graves, structurent l’énoncé en paragraphes équilibrés. La musique magnifie ainsi la structure rhétorique du discours sacré. Au contraire, de longs mélismes dilatent les deux syllabes des amen de conclusion et les pièces aux libellés plus courts (Kyrie, Sanctus, Agnus et Ite) car Machaut opte pour la superposition de lignes mélodiques aux rythmes contrastés dans le style « motet ». La voix fondamentale est alors le tenor qui chante la mélodie du plain-chant originel. L’action première du compositeur est de lui donner une organisation rythmique rigoureuse et répétitive nommée isorythmie. Le contratenor vient le compléter rythmiquement de telle sorte qu’il n’y ait jamais de silences simultanés. Les parties supérieures sont souvent plus fluides et dynamiques, régulièrement émaillées de syncopes et de hoquets (alternance rapide de sons et de silences entre deux voix). À cet égard, il est exceptionnel d’entendre ce type de jeu rythmique à la voix de contratenor à la fin de l’amen du Gloria. Finalement, l’examen attentif de la partition révèle un élément unificateur bien peu perceptible à l’oreille : une courte cellule dactylique (« blanche pointée, noire-blanche, blanche pointée » en solfège moderne) est récurrente au tenor de plusieurs mouvements.

À l’instar de la messe, la chanson Ma fin est mon commencement est une œuvre éminemment singulière et novatrice. Machaut invente un rébus poético-musical. Les vers du rondeau énoncent la solution de l’énigme posée par la présentation de la partition apparemment incomplète dans les manuscrits. Tout d’abord, deux voix sont notées mais trois doivent être chantées car un canon rétrograde régit les deux voix supérieures (cantus et triplum) ; l’une lit donc la mélodie à rebours à partir de la dernière note (Ma fin est mon commencement / et mon commencement ma fin). Le tenor, lui aussi noté partiellement, obéit au même principe : sa seconde partie « se retrograde et ainsi fin ». Le maître du contrepoint réussit un tour de force intellectuel au résultat sonore éblouissant.

Isabelle Ragnard

©D.R.